Les cas délicats dans les médias : Incursion dans la vie privée ou droit de la société à l’information?

Centre canadien de ressources pour les victimes de crimes

Le présent guide contient de l'information générale et n'a pas pour objet de fournir des avis juridiques. Pour obtenir de l'aide juridique, vous êtes priés de communiquer avec un avocat. (Version PDF, 272 ko, Aide PDF)

Heidi Illingworth
Directrice exécutive
Centre canadien des ressources pour les victimes de crimes

Travailler avec les médias : Guide à l'intention des fournisseurs canadiens de services aux victimes

La présentation d’aujourd’hui comprend de l’information qui figure dans le « Guide à l’intention des fournisseurs canadiens de services aux victimes » publié récemment. Un complément d’information est accessible à : www.crcvc.ca/fr/media-guide/

Qui sommes-nous?

Le Centre canadien de ressources pour les victimes de crimes a été créé en 1993 afin d’aider les familles des victimes et les survivants d’actes criminels violents. Le CCRVC vise à offrir les services primordiaux suivants :

  • défense des droits
  • éducation et sensibilisation
  • recherche
  • liaison avec la police
  • services commémoratifs des policiers décédés dans l’exercice de leurs fonctions
  • main tendue aux survivants
  • réseautage visant à promouvoir l’interaction et l’échange d’information avec d’autres organismes

Catégories de médias

Médias nationaux
  • De manière générale, les médias ne couvrent pas les affaires criminelles, à moins qu’elles ne revêtent un caractère singulier ou sensationnel
  • Lorsqu'une affaire suscite l'intérêt des médias nationaux, l'intensité de la couverture augmente
Médias locaux
  • Couvrent les affaires criminelles dans un secteur géographique délimité
  • Présentent la couverture la plus ample
Médias de la Toile
  • Incluent les blogues, les médias sociaux (Facebook, Twitter) et le clavardage
  • Diffusent les nouvelles instantanément
Nouvelles chaudes
  • Couvrent les nouvelles « à chaud » quand le temps presse (reportage en direct, une arrestation, un verdict rendu)
Nouvelles froides
  • Couvrent l’élément humain d’une affaire (suivi et analyse en profondeur de crimes)
Chroniques/éditoriaux
  • Livrent les opinions personnelles des auteurs et ne sont pas dépourvus de partialité

Incidence des technologies modernes

  • Valorisation d’une culture où il est permis de scruter la vie privée d’autrui et ses tribulations
    • Incursion dans la vie privée
  • Attente envers la diffusion instantanée des nouvelles par Twitter et d’autres réseaux sociaux comme Facebook
  • Possibilité de formuler des commentaires cruels et non éclairés de façon anonyme sur des sites Web et d’autres médias sociaux
  • Possibilité de diffuser en tout temps des articles ou des vidéos préjudiciables sur Internet
  • Tendance à croire ce qui est diffusé sur Internet, peu importe la source et la fiabilité de l’information. Des mensonges peuvent être véhiculés sur les victimes et les agresseurs
  • Possibilité que des victimes apprennent des nouvelles dévastatrices sur leurs proches ou sur d’autres personnes ayant subi des crimes semblables

Internet et le cycle de l’information en continu

  • Incidence sur la façon dont les reportages sont rédigés et la rapidité exigée des journalistes. Les journaux n'attendent plus l'heure de tombée de l'édition du matin puisqu'ils ont tous un site Web où les articles sont publiés dès qu'ils sont terminés
  • De moins en moins de gens dépendent de la presse écrite pour obtenir leurs nouvelles puisqu'elles sont disponibles en ligne
  • Les gens ont désormais accès à une très grande variété de sources d'information qui dépassent largement en nombre les sources traditionnelles

Chaînes d’information en continu

  • Les chaînes d'information en continu à la télévision, dont RDI et LCN, ont besoin de beaucoup plus de nouvelles que les téléjournaux traditionnels d'autrefois diffusés régulièrement à midi, 18 heures et 22 heures
  • Ces chaînes présentent des reportages 24 heures sur 24 qui portent sur une foule de sujets d'intérêt; il leur faut donc recevoir des mises à jour plus rapidement pour les reportages en évolution et remplir le temps d’antenne lorsqu'il n'y a rien de nouveau à signaler

Quand l’information dépasse la simple information

  • Est-il nécessaire de dévoiler tous les détails sordides d’un crime?
    • Le public peut être informé des faits concernant une affaire sans que la victime ne soit déshumanisée, sans que des images ou des photos ne soient présentées et sans que des détails ne soient dévoilés avant même que les survivants n’en aient pris connaissance

« Les journalistes et les médias devraient éviter de mener un assaut utltime contre les victimes et leur famille en se mettant à la place de celles-ci ou en se demandant comment ils réagiraient s’il s’agissait de leur fils, de leur fille ou d’un proche. » [traduction]

- Cote et Bucqueroux, 1996

Comment c’est d’être dans la mire des médias?

« Je n’avais jamais imaginé qu’une telle chose puisse arriver; qu’elle serait enlevée et que son enlèvement retiendrait autant l’attention des médias à l’échelle nationale et internationale, que tous les projecteurs pourraient se braquer sur ma famille pour une si terrible raison. Notre vie privée a été continuellement violée par les médias. Non seulement ai-je eu à traverser cette épreuve douloureuse, mais j’ai dû le faire publiquement en décrivant mes pensées et ma souffrance. La plupart des gens qui vivent une situation épouvantable ont au moins droit à leur vie privée. Le fait que Russell Williams, un membre important de l’armée canadienne, était au cœur de cette affaire a suscité une attention si énorme que notre processus de deuil en est continuellement interrompu… »

(Lloyd, A. The Ottawa Citizen) [traduction]

- Andrew Lloyd, frère de Jessica Lloyd, 21 octobre 2010

Incidence médiatique

  • Aspects positifs / négatifs de la couverture
  • Perte de contrôle
  • Victimisation secondaire
  • Lacunes dans la couverture médiatique/Intensité de la couverture
  • Renforcement de faux stéréotypes
  • Possibilité de revictimiser les victimes en rapportant de fausses informations ou en accordant trop d’importance aux aspects sensationnels d’un crime

« Le sang fait la une! »

  • Les crimes violents ne représentent qu’environ 6 % des crimes dénoncés, alors qu’ils constituent 50 % de la couverture médiatique accordée aux crimes au Canada; ce qui altère le portrait réel de la criminalité au pays
  • Les reportages valorisent le caractère unique, sensationnel, extrême de l’information, ce qui a le pouvoir de toucher le plus grand nombre de personnes
  • En ce qui concerne les reportages portant sur des crimes, ceux-ci s’intéressent aux événements récurrents, par exemple, au nombre d’agressions ou d’introductions par infraction survenues sur un territoire restreint, ou encore aux événements qui se produisent très rarement

Affaires notoires

  • Attirent l’attention des médias en raison de la nature particulière ou bizarre du crime (victime ou contrevenant)
  • La victime est une jolie jeune femme blanche de bonne famille
  • Le contrevenant est un gars « ordinaire »
  • Il y a des victimes multiples
  • La violence était excessive ou de nature sexuelle
  • Le contrevenant et la victime ne se connaissaient pas
  • La victime avait été portée disparue longtemps avant d'être retrouvée
  • Le contrevenant ou la victime, ou un de leurs proches, avait déjà fait l'objet de reportages dans les médias

Couverture médiatique et criminalité

Victimes idéales
  • Inclut les enfants, les femmes et les personnes âgées
  • La race, la classe sociale et le statut social jouent un rôle
  • On considère ces personnes comme étant « plus innocentes »
Crimes commis par des inconnus
  • Attirent plus l’attention que la violence conjugale
  • Créent un faux sentiment de sécurité
Violence chez les adolescents
  • Une couverture obsessionnelle de la violence chez les adolescents minimise le fait qu'ils constituent le groupe le plus susceptible de subir la victimisation (p. ex., la violence ou la négligence envers les enfants)

Comment se sent-on lorsqu’on défraie les manchettes?

« Tout de suite après les événements, les médias ne cessaient de répéter que j'étais en voyage à l'étranger alors que mes enfants de 16 et 21 ans étaient seuls à la maison. On a insinué que je les abandonnais à leur sort. À l'époque, ma fille étudiait le journalisme, ce qui lui a donné les outils nécessaires pour faire face à la situation. Or, la plupart des enfants n'ont pas cette chance. Chacun vit son deuil à sa façon, et on ne m'a pas donné le temps nécessaire pour tourner la page; je devais répondre aux questions à propos des événements. Les médias se sont acharnés sur nous, j'avais l'impression d'être dans un bocal à poissons. J’étais toujours en état de choc et j’en suis venue à haïr les médias. Ils n’avaient aucune pitié envers nous, et ce, même s'il s'agissait d'une des périodes les plus difficiles de notre vie. »

Propos de Maureen Basnicki en ce qui a trait à la couverture médiatique du décès de son mari. Ken Basnicki est décédé lors des attaques du World Trade Center le 9 septembre 2001.

3 raisons principales pour lesquelles les victimes s’adressent aux médias

  • Pour raconter leur histoire ou parler au nom d’un proche qui ne peut le faire par lui-même
  • Pour éduquer le public ou éviter que d’autres personnes vivent la même situation
  • Pour préconiser des changements au sein du système de justice pénale

Avantages de parler aux médias

  • Explique les impacts d’un crime sur les victimes et leurs proches sur le plan physique, émotionnel, financier, social et spirituel
  • Donne un visage humain à la criminalité et ses répercussions sur les personnes, les familles et les communautés
  • Permet aux victimes de raconter leur histoire
  • Donne aux victimes un sentiment de contrôle, elles qui ont souvent l’impression que le système de justice pénal est déséquilibré
  • Incite les autres victimes à dénoncer leurs agresseurs et à aller chercher l’aide nécessaire
  • Encourage la croissance des services aux victimes au Canada

- Seymour & Bucqueroux 2009

Autres avantages

  • Attire l’attention sur les politiques actuelles et sur l’attitude du public
  • Rappelle au public que le crime peut frapper n’importe qui et n’importe où
  • Peut sensibiliser le public à l’importance des initiatives en matière d’aide aux victimes
  • Permet de défendre une cause auprès d’un vaste auditoire
  • Permet d’obtenir du soutien, de promouvoir le changement et de sensibiliser
  • Si les survivants sont suffisamment remis et bien préparés, le fait de parler aux médias peut avoir des effets cathartiques tant pour les victimes que pour leurs proches
  • Fait prendre conscience du chemin qu’il reste à parcourir et des besoins de financement pour les services d’aide aux victimes

Risques de parler aux médias

  • Pour certaines victimes, le traumatisme de la victimisation peut être aggravé après le crime en parlant publiquement de ce qu'elles ont subi
  • La couverture médiatique dans le sillage d'un acte criminel peut entraîner une « victimisation secondaire » susceptible d'exacerber le traumatisme de la victime et causer un tort supplémentaire dont elle peut se passer
  • La honte que ressentent certaines victimes, ainsi que le blâme dont les autres les accablent parfois, peuvent être amplifiés par des reportages importuns, inappropriés ou intrusifs
  • Les membres de la famille ne partagent peut-être pas le besoin d’un proche de parler aux médias
  • Il est possible que les médias sollicitent les victimes à des moments stressants ou délicats, par exemple au début du procès, lors du prononcé de la sentence, aux anniversaires ou lors d'audiences de libération conditionnelle du contrevenant.
  • La vie privée des victimes peut être mise à rude épreuve, surtout s’il s’agit de crimes notoires, où il est presque impossible de se soustraite à l’attention des médias.
  • Les victimes ne correspondant pas à l’image de la « victime idéale » peuvent ne pas recevoir l’attention qu’ils désirent.
  • Sentiment d’abandon lorsque les médias se retirent.
    • Le lendemain du crime, les médias sont toujours présents et l'histoire de la victime peut défrayer les manchettes. Au bout d'un certain temps, d'autres nouvelles prennent la place et les victimes peuvent se sentir abandonnées et esseulées.

Le rôle des fournisseurs de services

Facilitateurs

servent d’intermédiaires entre les victimes et les médias, afin de les aider à se préparer pour les entrevues et leurs échanges avec la presse

Spécialistes de la sensibilisation

utilisent les médias pour sensibiliser le public à propos du crime et de la victimisation

Les fournisseurs de services pourraient devoir composer avec certains conflits ou considérations déontologiques en ce qui a trait à l'identification des victimes ou le fait de leur recommander de parler aux médias

  • Limites du mandat
  • Les organismes gouvernementaux ne sont pas autorisés à divulguer le nom de leurs clients pour des raisons de confidentialité
  • Les organismes qui offrent des services de consultation ont des exigences de confidentialité très strictes

Comment aider les victimes dans leurs échanges avec les médias

  • Dans le cas des crimes notoires, il se peut que vous deviez offrir un meilleur soutien aux victimes, car la couverture médiatique sera très intense et elles désireront se soustraire à l’attention des médias
  • Faites appel à des services de soutien (intervention en situation de crise, services de consultation et groupes de soutien)
  • Présentez les avantages potentiels de parler aux médias
  • À la demande de la victime, adressez-vous aux médias au lieu d’accorder une entrevue
  • Aidez la victime à préparer une déclaration à l’intention des médias
    • Quels sont les éléments qui peuvent (ou non) être abordés en public?
  • Assurez-vous d’être présents lorsque les médias sont à proximité, afin de limiter les échanges non voulus avec la presse
  • Aidez la victime à exercer un certain contrôle avec les médias
    • Les porte-parole doivent éviter de répondre à certaines questions et d’exiger des corrections

Autres considérations pour les survivants qui s’adressent aux médias

  • Selon l’Association canadienne des journalistes :

    « …Les gens ont le droit à la vie privée et ceux qui sont accusés de crimes ont droit à un procès équitable. Les conflits entre le droit à la vie privée, l’intérêt collectif et le droit du public à l’information sont inévitables. Dans chaque cas, il faut faire preuve de bon sens et d'humanité, tout en prenant en considération le droit du public à l’information. »

  • Il ne faut jamais perdre de vue que la marge de manœuvre des médias de masse ne peut être restreinte que par les interdits de publication, les ordonnances judiciaires et les politiques de leurs employeurs respectifs

Les médias et les affaires

  • Ces énoncés sont particulièrement vrais lorsqu’il s’agit d’affaires notoires :
    • Les médias peuvent se montrer très insistants et suivre sans arrêt les membres de la famille, en quête de la photo idéale
    • Les spéculations, les déformations et les affirmations mensongères sont la norme bien plus que l’exception
    • Les médias divulguent des renseignements qui n’ont pas encore été communiqués à la famille par la police ou la Couronne. De telles fuites peuvent également nuire au déroulement du procès
    • Les médias ne semblent pas intéressés à ce que justice soit rendue
    • Les médias peuvent contester les ordonnances de non-publication ou encore publier des renseignements sordides au nom du « droit du public à l’information »
    • Les médias n’accordent que peu d’importance au droit à la vie privée et à la dignité humaine

Communiquez avec nous

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