Comment une victime a choisi de survivre, après un meurtre

Le 25 décembre 2005… Noël, comme chaque Noël depuis notre naissance, c’était une fête que nous passions tous réunis, sous un même toit, du 24 au 26. Au moment où nous avons levé nos verres au cours du repas de Noël afin de rendre grâce pour tout ce que nous avions, nous ne pouvions jamais imaginer que les actes d’un autre être humain deux jours plus tard allaient apporter autant de douleur et de désolation à cette famille aimante et heureuse.

Le 27 décembre 2005, soit seulement une semaine avant le premier anniversaire de sa fille Anna, ma sœur de 36 ans, Paula Anne Gallant, a été violemment assassinée. Son corps sans vie a été mis dans le coffre de sa voiture, laquelle a été conduite jusqu’à son école primaire, à quelques minutes seulement de son domicile. La famille a retrouvé, plus tard, sa voiture avec, dans le coffre, son cadavre. La vie que nous connaissions a été redéfinie de la manière la plus horrible et inimaginable possible. Une personne vivant parmi nous avait décidé de mettre fin aux jours de Paula. De mettre fin à sa carrière d’enseignante et d’artiste. De mettre fin à son rôle de mère, d’amie, de sœur, de tante, et tellement plus encore.

Le choc, l’incrédulité, la torpeur, l’isolement, la douleur indescriptible, la confusion, la peur, l’incapacité de fonctionner… Vous continuez d’espérer que vous allez vous réveiller et que tout sera comme avant le cauchemar. Puis, vous regardez dans les yeux de vos enfants, dans les yeux de ceux qui ont rempli votre foyer et vous savez que le cauchemar est bien réel. Les sanglots emplissent le silence. Vous priez pour que l’obscurité ne vienne pas. Vous voudriez que vos amis ne quittent jamais la cuisine, car vous savez qu’ensuite, vous resterez seul avec ce que vous ressentez. C’est comme si votre corps était rempli de béton et que vous ne pouviez pas bouger. Vous respirez à peine. Vous savez que c’est pire que tout ce que vous avez pu imaginer.

Le chaos existe, mais pas le chaos mouvementé que nous vivons tous au quotidien. Il s’agit plutôt d’un chaos grave, sombre et sinistre. Nous sommes tous assis, à attendre, ne sachant ni quoi faire ni quand le faire. Le téléphone sonne constamment, et nous espérons seulement qu’à l’autre bout du fil, quelqu’un va nous aider.

Plus de trois années se sont écoulées depuis cette journée horrible et insensée où la voix de Paula a été réduite au silence par un meurtre. Comme si la perte n’était pas suffisamment douloureuse, nous continuons aussi à vivre sans pouvoir résoudre le deuil et sans que justice ne soit rendue pour ce crime violent. Cette situation est aussi déchirante que le crime en soi. Savoir que la personne responsable vit librement parmi nous. Une pensée vous habite : comment allons-nous survivre à ce cauchemar?

Pendant les premières semaines, la torpeur et la douleur sont paralysantes, mais c’est l’espoir qui l’emporte. L’espoir que la justice viendra rapidement afin que nous puissions concentrer nos efforts sur la guérison. Mais, à mesure que le temps passe, il y a les dures réalités de la situation à affronter. Une fois que vous êtes en mesure de composer avec cette réalité, le défi est alors de « continuer à vivre » et de redéfinir ce qui est « normal » sans Paula, ce qui veut dire, dans mon cas, vivre dans une structure familiale transformée et en acceptant que le tueur soit en liberté, dans notre société. C’est la chose la plus difficile que j’aie eu à surmonter dans ma vie, et il n’existe aucun manuel ou plan détaillé pour m’orienter et m’offrir le soutien nécessaire. Vous devez faire face aux leçons d’une expérience que personne ne devrait jamais avoir à subir et vous cherchez partout, autour de vous, des réponses, une résolution du deuil, la justice et la paix.

La première moitié de la deuxième année a été comme la première année. La douleur était toute aussi vive, la frustration toute aussi épuisante, le besoin d’obtenir des réponses tout aussi dévorant. Toutefois, comme le meurtrier avait eu le libre arbitre de réduire Paula au silence, j’ai compris à un certain moment, au cours de la deuxième année, que j’avais le libre arbitre de choisir entre être une victime ou être une survivante. En choisissant de survivre, je pourrais être la voix, non seulement de Paula, mais aussi celle de toutes les femmes qui ont perdu la vie à cause de la violence ou qui continuent d’en être des victimes.

J’ai aussi réalisé que j’avais la possibilité, compte tenu de mon expérience, de défendre la cause de toutes les victimes du meurtre, dans l’espoir d’améliorer les niveaux de soutien et les types de services offerts. Ce fut pour moi un moment décisif dans ce parcours et, même si je savais qu’il s’agirait d’une entreprise risquée, j’estimais qu’elle donnerait un sens à la mort de Paula.

Il n’est pas facile de chercher à apporter des changements. Je me suis heurtée à des obstacles majeurs, les uns après les autres, et je me suis sentie encore plus isolée lorsque j’en suis venue à réaliser que ma voix, en tant que victime d’un meurtre, était faible. Il aurait été tellement facile de simplement laisser tomber. Toutefois, grâce à l’amour, à l’appui et à l’encouragement de ma famille, de mes amis, de nos collectivités, des médias et de tant d’autres, je savais que cette lutte deviendrait mon objectif pour toute la vie.

En 2008, lorsque je préparais de l’information pour un événement appelé « Men Standing Up Against Violence Against Women », au cours de la semaine de la prévention de la violence familiale, je suis tombée sur la citation suivante, qui constitue dorénavant mon principe de base :
[TRADUCTION]

« Je ne suis qu’un,
Mais je suis quand même un.
Je ne peux pas tout faire,
Mais je peux quand même faire quelque chose;
Et comme je ne peux pas tout faire,
Je ne refuserai pas de faire ce quelque chose que je peux faire. »

Edward Everett Hale

Je ne peux pas refuser « de faire ce quelque chose que je peux faire ». Je dispose de mon vécu comme base, de Paula comme force, de la société comme appui et de mon libre arbitre pour décider de survivre et d’apporter une contribution positive. Je suppose que l’on pourrait dire que j’ai évolué en vivant ce cauchemar et que j’ai maintenant la clarté, la confiance et la détermination inébranlable qu’il faut pour défendre avec vigueur la cause de Paula et celle de toutes les personnes qui ont perdu la vie à cause de la violence et des victimes de meurtre qui représentent la minorité.

Je ne peux rien changer à ce qui est arrivé à Paula, ni la ramener à la vie. Je ne peux pas rendre les trois dernières années plus faciles ou agiter une baguette magique et rendre la justice que Paula mérite, mais je peux essayer d’apporter des changements. Des changements permettant de donner aux victimes le soutien nécessaire pour se sortir de ce labyrinthe, grâce aux conseils d’expert et à de l’empathie, de la dignité, du respect et, surtout, à la capacité de guérir un jour. Des changements qui conscientisent davantage la société à la violence et qui la rendent moins tolérante à son égard. La violence ne devrait pas être une norme acceptable.

Et puis, à mesure que je m’éloignais en voiture de la tombe de Paula, en ce jour de Noël 2008, le cœur rempli de chagrin, j’ai compris à quel point je revenais de loin et j’ai su que je survivrai et que je serai la voix d’une cause que la société embrasserait un jour.

Lynn Gallant-Blackburn
En mémoire de ma sœur, Paula Anne Gallant

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