Témoignage d’une victime – Ontario Thérapie vaut mieux que béton

Extrait du Toronto Star, 7 septembre 1977 [traduction]

Deux adolescents abattus dans une rue de Toronto dimanche reposent à l’hôpital dans un état stable. Cependant, l’adolescent de 13 ans Russell (Chickie) John est encore à l’unité de soins intensifs de The Hospital for Sick Children. Les médecins ne savent pas encore s’il restera paralysé, une balle s’étant logée dans son épine dorsale.

Chickie est finalement resté à l’hôpital plus d’un an. Comme j’ai trouvé pénible dans la salle d’attente de ne pas savoir s’il vivrait ou mourrait alors qu’on l’opérait. Puis j’ai entendu qu’il vivrait, mais qu’il ne pourrait plus marcher.

Je m’en souviens comme si c’était hier. Chickie (Russell) avait passé l’été avec ma grand‑mère. Des amis à quelques maisons de chez nous avec lesquels il traînait d’habitude sont venus le chercher à son retour. À ce moment‑là, Chickie n’était pas autorisé à sortir et dormait devant la télé. Comme les amis de Chickie revenaient sans cesse frapper à la porte, maman lui a permis de sortir pour se débarrasser d’eux.

À peine cinq minutes après la sortie de Chickie, un jeune garçon frappait à la porte en disant que Chickie avait été abattu. Nous ne le croyions pas, mais maman nous a priées d’aller prestement vérifier. Ma sœur et moi nous sommes heurtées à une file de gens dans la ruelle. Du sang coulait de la bouche de Chickie, qui nous regardait de sa civière. Ma sœur Tracey s’est écrié : CHICKIE! Puis j’ai couru derrière elle vers la maison. Maman se trouvait dans la rue lorsqu’elle a entendu le cri de Tracey. Elle s’est précipitée vers la ruelle.

Comme je suis la deuxième enfant de la famille, c’est moi qui ai dû assumer la dure responsabilité de la garde de mes sœurs pendant les visites de maman à l’hôpital. Au Centre de réadaptation Hugh MacMillan où j’étais allée rendre visite à Chickie, j’ai enfin réalisé ce qu’on m’avait dit : Chickie ne marcherait plus.

Après la fusillade, notre quotidien a considérablement changé. Par exemple, les journalistes nous harcelaient avec leurs appareils-photos et leurs questions. Un autre gros changement est survenu au retour de Chickie de l’hôpital. Nous sommes déménagés au Regent Park Housing. À l’époque, ce n’était pas un endroit de rêve, mais nous avons pu nous y lier d’amitié avec quelques personnes non dysfonctionnelles et non impliquées dans des activités illégales.

Chickie avait du mal à s’adapter à son incapacité motrice. Il n’adressait pas la parole à ma mère et à mes sœurs. Il ne me laissait pénétrer dans sa chambre que lorsqu’il avait une envie maladive de se couper les jambes. Nous avons beaucoup parlé et pleuré ensemble. Il buvait et se droguait beaucoup. Lorsqu’il était ivre, il s’enfuyait. Parfois, je le suivais ou je l’accompagnais. Il ne se rendait jamais plus loin qu’au parc. Il pleurait beaucoup et s’enfermait dans sa chambre. Pour se calmer un peu, il assemblait des modèles réduits. À quelques reprises, Chickie a été interné en psychiatrie pour avoir tenté de se couper les jambes.

Nous n’avons jamais rencontré de psychologue pour parler de la fusillade. Chickie avait pu obtenir une indemnisation des victimes d’actes criminels, soit un montant de 17 079 $ et des mensualités de 500 $ portées à 1 000 $ le 1er janvier 1987 pour cause de souffrances.

Les services de soutien ou de thérapie n’étaient pas abordables pour une mère seule avec cinq enfants, dont désormais un handicapé par un criminel. Il a fallu que Chickie apprenne à s’habiller, à aller aux toilettes, à s’asseoir sur une chaise en se poussant, à s’en lever en se tirant et à faire sa toilette. Certains jours devaient certainement lui sembler insupportables.

L’an passé, on a réclamé 1 500 $ à Chickie pour son fauteuil roulant, qui n’est désormais plus couvert pas le Programme de soutien aux personnes handicapées de l’Ontario. J’ai donc communiqué avec le Centre canadien de ressources pour les victimes de crimes pour qu’il obtienne une aide financière, mais cela a ravivé le sentiment d’impotence de Chickie, car il avait l’impression de mendier chaque fois qu’il demandait un service ou du soutien. Rappel cruel et nuisible que de devoir faire attester son handicap par un médecin de famille.

En 1979‑1980, Chickie a été admis à l’école secondaire, une école spéciale pour les jeunes handicapés. Alors premier ministre, Pierre Trudeau avait fait en sorte que les étudiants handicapés aient les mêmes droits que les étudiants ordinaires. Un beau jour, l’école spéciale a fermé ses portes, et les taquineries et les querelles ont fini par faire décrocher Chickie en 10e année. Adieu le diplôme d’études secondaires, la paternité, le mariage et la bicyclette!

— Valerie John, Russell et Christine John, sœurs de Russell « Chickie » John.

Quand on a tiré sur mon frère, j’étais assise par terre avec mes sœurs devant la télé. Les voisins sont accourus pour nous le dire. En moins de deux, nous courrions vers la ruelle arrière. Je me souviens d’y avoir vu Russell gisant sur une civière. La tête tournée vers nous, les yeux mi‑clos, Chickie saignait de la bouche. Puis, soudain, un grand cri : Chickie! Ce cri, c’était ma sœur Tracey qui l’avait poussé.

Je ne me souviens plus de m’être demandé alors si Chickie allait vivre ou mourir, ni même d’avoir ressenti de la tristesse, de la peur ou quoi que ce soit. À neuf ans, on ne se rend pas compte de la gravité de la situation, sans doute, mais peut-être étais-je en état de choc après la scène horrible que j’avais vue. Le moindre petit détail que j’ai vu ce jour‑là est resté gravé dans ma mémoire, je me souviens même clairement de l’intonation et de la force du cri de ma sœur.

Quand mes parents se rendaient à l’hôpital, nous allions chez des voisins. La nuit venue, j’entendais mon père sangloter et ma mère tenter de le consoler. Je trouvais étrange qu’il pleure tant pour un beau-fils et jamais pour sa propre mère qui venait de décéder. Je me souviens d’avoir rendu visite à Chickie au Centre de réadaptation Hugh MacMillan. J’ai dû tenir la pomme qu’il mangeait, car il était incapable de remuer les bras. J’étais fière de moi, mais je trouvais quand même bizarre de nourrir mon frère, moi la petite sœur, et je me demandais comment il vivait son impotence.

Au terme de la réadaptation de Chickie, nous avons déménagé dans un logement de la Société d’habitation de l’Ontario afin de répondre aux besoins d’espace de mon frère. Parfois, il piquait de grosses colères, démolissait sa chambre et nous criait des noms odieux. J’étais déchirée entre l’amour que je portais à mon grand frère et ce qu’il me disait. Je ne me souviens pas d’avoir eu une conversation ou un moment sérieux avec Chickie après son retour à la maison, car je ne savais jamais comment l’aborder. D’ailleurs, ça m’était égal, car je croyais qu’il me détestait.

Adolescente, j’ai longtemps cru que mon frère était un toxicomane et été indifférente à son égard. Devenue adulte, j’ai enfin compris l’ampleur de la colère de Chickie et le processus de guérison qu’il devait traverser pour parvenir à accepter son état. Quand je repense aux types de soutien individuel offerts aux membres de ma famille et à mon frère, je constate qu’on a surtout insisté sur l’espace et les murs de béton. C’est une erreur. Il aurait mieux valu nous offrir des thérapeutes qui nous auraient aidé à panser nos blessures, à faire face à l’adversité, à rétablir des rapports harmonieux et à nous rappeler d’heureux souvenirs pour contrer une tragédie dont nous n’étions pas les auteurs.

Kimberly John, sœur de Russell « Chickie » John

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