Témoignage par Aileen Joseph

Voici l'histoire de ma vie depuis 2004. Jamais je n'aurais pensé aboutir où je suis maintenant. Je suis épouse, mère, grand-mère et arrière-grand-mère. Je suis toujours restée au foyer pour prendre soin de ma famille. Je me suis rendue jusqu'en 11e année; n'ayant pas les moyens d'aller plus loin, je suis entrée par une porte et sortie par l'autre. Je me suis mariée à 19 ans avec James, mon mari depuis 49 ans, qui est aussi mon meilleur ami. Nous avons traversé beaucoup de choses ensemble.

Notre cadette Shelley a été tuée en juillet 2004. Son histoire commence en 1973, l'année où notre fils aîné Jimmy est mort. Elle a toujours cru que Jimmy était la seule personne qui se souciait d'elle, elle se souvenait de lui et de tout à propos de lui. Après une journée passée à se souvenir de Jimmy et à boire, elle s'est trouvée seule à la maison, à s'ennuyer, à pleurer et à s'inquiéter de son fils cadet, qui avait été blessé ce jour-là; elle craignait qu'il ne meure le jour de l'anniversaire de Jimmy, le 1er juillet. Après m'avoir appelée de nombreuses fois, pour se vider le coeur à propos de cet homme qu'elle croyait être son ami, Shelley a entrepris son voyage vers l'au-delà. Il l'a poignardée. Une blessure au coeur. On nous a dit que si le coup l'avait atteinte un demi-pouce plus loin dans un autre sens, elle ne serait pas morte. Il a été accusé de meurtre au deuxième degré le 2 juillet, le jour du 16e anniversaire de naissance de sa fille cadette Amanda. Il a fini par plaider coupable à des accusations d'homicide involontaire, et on lui a imposé une peine de neuf ans.

En écrivant ces mots, je m'interroge. Il faudrait expliquer ce que certaines victimes traversent. Tout d'abord, on est informé du meurtre, de ce qui s'est passé exactement. Puis, il faut attendre que le système de justice suive son cours, ce qui vous ouvre les yeux. Je n'avais aucune idée de ce qui allait se passer, des discussions avec la Couronne. Puis il y a l'audience, où l'on dit toutes sortes de choses à propos du meurtrier, mais rien ne peut être utilisé contre lui. J'ai appris des choses sur les taches de sang, sur la façon dont le spécialiste peut déterminer quand et comment et jusqu'où elle a marché, où elle est morte, combien de temps cela a pris, puis…

Cela a incidence sur les membres de la famille - mon petit-fils Ivan s'est suicidé 15 mois après la mort de sa mère. Il était tellement tourmenté par la mort de Shelley. Je ne pourrais décrire à personne les semaines qu'il a vécues après les funérailles - les larmes, la boisson pour oublier, la dépression - et malgré tout, il travaillait tous les jours. Il n'a jamais accepté son départ. Son parcours pendant ces 15 mois n'était que pure douleur. Maintenant, il repose en paix aux côtés de sa mère. Ma fille aînée travaillait dans un casino. Elle avait des crises de panique et a été obligée de quitter son emploi pour suivre des séances de consultation. Elle n'a pas repris le travail. Mon arrière-petit-fils Gavin a commencé la prématernelle. Il a paniqué quand l'enseignante est sortie de la classe. Elle devait toujours lui expliquer où elle allait et pourquoi. Il avait peur quand des voitures arrivaient dans l'entrée et il se mettait à courir partout dans la maison en criant : « Barrez la porte! Barrez la porte! » Je suis étonnée de voir que Gavin est maintenant un petit garçon de six ans affectueux et bien adapté, l'ombre de son grand-père, qui nous répète qu'il nous aime 20 fois par jour.

Dans le cadre des efforts que j'ai déployés pour trouver un sens à ma vie, j'ai été invitée à faire partie des Soeurs par l'esprit de l'Association des femmes autochtones du Canada; ma petite-fille Sheena et moi avons commencé à parler de violence dans les refuges pour femmes et partout où on nous le demandait. Nous avons également réalisé une vidéo pour l'Université McMaster. À l'avant?première, une femme est venue me féliciter de l'avoir produite. Elle ne pouvait pas s'expliquer, mais m'a dit que notre message l'avait aidée à quitter une relation. Cela m'a fait le plus grand bien, parce que je me demandais si je n'avais pas tort d'insister sur le nom de ma fille.

Je suis tellement reconnaissante envers l'équipe des Soeurs par l'esprit. Si ce n'avait été d'elles, qui ont rassemblé tout le monde, je ne sais pas ce que j'aurais fait. Nous n'avions aucun moyen de soutien ici. Cela nous aide énormément de savoir que nous ne sommes pas seuls dans notre peine.

Je crois que les victimes éprouvent un sentiment de solitude, de désespoir, d'impuissance; la meilleure thérapie qui soit, c'est de trouver un endroit où nous pouvons partager et nous sentir aimés. Les victimes comptent, toutes les victimes comptent. Il y a quelqu'un qui se soucie.

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