Vivre enfin

Le rôle d'un père, d'une mère ou d'un tuteur est de répondre aux besoins de son enfant. Il doit l'aimer, le protéger, l'aider à construire sa propre personnalité, l'équiper afin qu'il puisse affronter les épreuves de sa vie adulte et lui donner des moyens pour qu'il fasse des choix éclairés dans sa vie future. Leur rôle est d'aider leur enfant à devenir soi, à être.

Les autres adultes de la famille, oncles, tantes et autres, sont là pour parfaire et compléter l'éducation que les parents ou tuteurs offrent à leurs enfants.

Pour les enfants, tous ces adultes représentent des figures d'autorité et surtout, ils les considèrent comme des modèles. Ils les perçoivent comme étant les personnes qui possèdent la vérité.

Lorsque nous sommes victimes d'agression à caractère sexuel durant l'enfance, nous apprenons à assouvir les besoins des adultes qui nous agressent. Nous apprenons à être l'objet de ces personnes. Nous leur permettons de nous exploiter, parce que ce crime fait partie de notre quotidien. Petite, j'ai appris à me taire, à me donner pour répondre et assouvir les désirs des agresseurs. Petite, j'étais un objet qu'on pouvait utiliser selon le besoin et le désir de l'adulte. Ma personnalité a été teintée de la perception que j'avais de moi, c'est-à-dire d'être un objet.

Lorsque j'ai compris que ma personnalité s'était construite à partir de cette perception, j'ai compris pourquoi je me sentais inférieure aux gens de mon entourage, pourquoi je n'avais pas confiance en moi et que j'avais une piètre estime de moi, à pourquoi j'ai voué ma vie à aider les gens en difficulté, à donner tout ce que je pouvais aux personnes qui en avait besoin (Vous savez, Monsieur le juge, j'aime ma profession. Mais si je n'avais pas vécu d'agression sexuelle, peut-être que j'aurais pu choisir librement une profession, au lieu de choisir avec la perception que j'étais un objet.) Je ne pouvais pas agir autrement, parce que ma personnalité était construite de cette façon. Aujourd'hui, je peux vous affirmer que je suis une personne à part entière et non un objet dont on peut se servir comme et quand on veut. Lorsque je regarde les gens, je les vois maintenant comme « égaux » à moi. Mes relations avec eux sont devenues plus saines et plus enrichissantes. Surtout, j'ai appris à me respecter comme une personne, et les liens que j'entretiens maintenant avec les gens sont des relations « d'égal à égal ».

À partir du moment où j'ai compris cette entorse dans la construction de ma personnalité, j'ai senti une libération; j'avais trouvé l'élément-clé à ma guérison. À partir de ce moment, j'ai senti que je pouvais m'actualiser et réaliser mes projets, que je considérais autrefois comme irréalistes, parce que je n'avais pas confiance en mes moyens, parce que je me considérais comme un objet.

La plupart des victimes d'agression à caractère sexuel traînent également avec elles le fardeau des crimes qu'elles ont subis. Elles se sentent coupables, parce que, selon elles, elles n'ont pas su les repousser : elles ont l'impression qu'elles ont provoqué leurs agresseurs. Parfois même, elles se sentent coupables, parce qu'elles ont ressenti du plaisir durant l'agression sexuelle.

Pour se sortir de ce traumatisme, nous devons entreprendre un processus de guérison. L'apprentissage préalable à tous les autres apprentissages de ce processus est de comprendre que le fardeau de ce crime ne nous appartient pas: il appartient à celui qui a commis l'agression. Par contre, ce qui nous appartient est notre guérison: prendre conscience des conséquences et des impacts que ce crime a laissé dans notre vie et de nous donner assez d'importance pour prendre le temps de travailler sur chaque conséquence dont nous prenons conscience, et qui apparaissent au fil du temps. Nous devons également apprendre à vivre dans le lieu où les agressions ont été commises, c'est-à-dire notre corps.

Pour me guérir de ce traumatisme, j'ai entrepris un processus qui a duré plus de 20 ans. Ma formation universitaire a été ma première thérapie, pour mieux me comprendre et comprendre la dynamique de ma famille. Ensuite, j'ai été en thérapie à deux reprises et j'ai fait beaucoup d'introspection, afin de bien saisir mes difficultés et découvrir comment je pouvais composer avec ma réalité. En fait, j'ai appris et je continue à apprendre à être libre et heureuse.

Aujourd'hui, je me sens bien dans ma peau, je me sens être une personne à part entière. Toutefois, à tous les jours et à tout moment, je dois être consciente de ce fait, car je pourrais retomber facilement dans ma vieille dynamique. J'ai pu cicatriser cette blessure, mais il reste une cicatrice, et cette cicatrice restera à jamais dans mon cœur et dans mon âme.

J'ai été VICTIME d'agressions à caractère sexuel durant l'enfance et une partie de mon adolescence. Par la suite, j'ai SURVÉCU à ce crime pendant plusieurs années. Maintenant, je peux vous dire sans l'ombre d'un doute que je VIS ma vie, sans oublier ou nier ce traumatisme, mais en composant avec ce passé qui est le mien.

Trop longtemps, ma sœur et moi avons traîné un fardeau qui ne nous appartenait pas. Parce que nous nous sommes libérées de ce fardeau, nous pouvons maintenant prendre soin de nous.

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