« Chaque victime compte » Un seul pas à franchir pour commencer à guérir par Bridget Tolley

Le 5 octobre 2001, ma mère, Gladys Tolley, a été frappée et tuée par une voiture de police sur l'autoroute traversant la réserve où elle habitait. Depuis ce soir fatidique, j'ai l'impression de vivre un cauchemar et d'être incapable de me réveiller.

Le soir de la mort de ma mère, le corps policier en cause n'a pas appelé la police de la bande, dont relèvent les questions judicaires de la réserve. À la place, les agents ont fait venir un médecin de l'hôpital, qui a constaté son décès sur les lieux, et son corps a été envoyé directement à un salon funéraire. Puis, le service de police a fait appel à sa propre équipe d'enquêteurs. Fait choquant, « l'enquête » a été menée par le frère de l'agent qui a frappé et tué ma mère. De plus, le coroner a rédigé son rapport sans avoir vu le corps de ma mère, et lorsque le dossier a été clos, ma famille n'a pas été avisée du changement dans l'état du dossier. Ces gestes intéressés, posés promptement et en secret, m'ont enlevé le peu de confiance que j'avais en la police et le système juridique; ils ont inspiré en moi un sentiment de méfiance soutenue à l'égard des systèmes qui manquent à leurs obligations envers les collectivités des Premières nations depuis de nombreuses générations.

Pendant les jours, les mois et les années qui ont suivi le décès de ma mère, je me sentais perdue et seule; je n'avais personne à qui demander de l'aide. La police, qui est censée être là pour servir et protéger, était agressive; elle refusait d'échanger avec ma famille des renseignements au sujet de l'affaire et de communiquer avec nous en anglais; et elle me traitait comme une perturbatrice parce que je voulais que les agents soient tenus responsables de la mort de ma mère. L'expérience a eu des conséquences durables et néfastes, car je n'ai pas réussi à obtenir justice ni à tourner la page, ce qui aurait contribué à ma guérison.

C'est seulement à l'automne 2009 que j'ai commencé à comprendre les programmes et les services qui sont censés être offerts aux victimes. Rétrospectivement, la police ne nous a ni offert de paroles réconfortantes, ni d'accès à des services d'appui; en outre, personne n'a aidé ma famille à s'y retrouver dans le système et personne n'a pris le temps de nous expliquer les différentes étapes de l'enquête. Je dois mon seul espoir à l'initiative Soeurs par l'esprit de l'Association des femmes autochtones du Canada. Depuis 2005, Soeurs par l'esprit fournit de l'appui, de la compréhension et des liens entre les familles, tout en exposant et en reconnaissant la discrimination et l'inégalité que vivent les femmes autochtones de tout le pays. Grâce à Soeurs par l'esprit, je sais que les familles de plus de 520 femmes et filles autochtones disparues ou tuées sont en quête de justice et de tout moyen possible d'affronter la douleur et le traumatisme causés par la perte d'un être cher. Ce que j'ai vécu grâce à Soeurs par l'esprit m'a montré que les familles des victimes n'abandonnent jamais. Nous nous rassemblons peut-être le coeur lourd, mais notre rencontre redonne à chacune du courage, de la force, de la détermination et de l'espoir.

Je continue à me battre pour que quelque chose soit fait parce que je ne veux pas que la mort de ma mère soit considérée simplement comme le malheur d'une Indienne parmi tant d'autres. Toutefois, la lutte pour la justice est longue et difficile. Elle se poursuit aujourd'hui, mais j'ai trouvé sur ma route de bonnes amies, des alliées et des personnes qui m'appuient, qui facilitent mes journées et qui me rappellent que je ne suis pas seule. J'ai peut-être commencé ma lutte dans l'isolement, mais c'est dans les personnes qui m'entourent que j'ai trouvé ma force.

Si je pouvais faire une chose pour améliorer les services d'aide aux victimes, ce serait de bâtir des communautés de soutien, en particulier pour les familles de femmes et de filles autochtones disparues ou tuées. Nos expériences et les étapes qui mènent à notre guérison diffèrent beaucoup, car, en tant que peuples autochtones, nous vivons des traumatismes et des épreuves depuis nombre de générations. Nous devons donc concevoir aujourd'hui les services d'aide aux victimes en tenant compte de notre passé, de nos histoires et de nos traditions uniques, et en reconnaissant qu'il faut plus d'une personne pour aider à surmonter la peine : il faut en fait toute une communauté pour rebâtir à la suite d'une perte traumatique.

Tout en faisant le nécessaire pour que ma mère ne tombe pas dans l'oubli, je pense à toutes les mères, les soeurs, les filles, les tantes et les grands-mères qui ont été perdues ou qu'on nous a enlevées. Le 4 octobre de chaque année, des gens se réunissent pour rendre hommage à ces femmes, à ces filles et à leurs familles dans le cadre de vigiles organisées par Soeurs par l'esprit. Depuis 2006, le nombre de communautés qui participent aux vigiles d'un bout à l'autre du pays est passé de 11 à 72. Ces vigiles contribuent à ma guérison, et je suis touchée par le fait qu'un si grand nombre de personnes, de familles, de communautés et de nations se réunissent pour se rappeler toutes les femmes et les filles autochtones du Canada tuées ou disparues et pour reconnaître l'injustice dont nombre d'entre nous sont victimes. Toutefois, je n'ai pas fini de lutter, et je poursuis donc ma route…

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