Témoignage par A.M.

Tout est soudainement devenu limpide. Les années de frustration, la peur tonitruante de la proximité physique, les mauvais choix, ces voix omniprésentes me soufflant d'en finir. Tout est revenu en un flot d'images de torture, fragmentées, distortionnées, supprimées, violentes et honteuses. Autant j'aurais voulu les fuir, autant je n'y arrivais pas. Comment échapper à moi-même? Une vie détruite, une âme morcelée, à la dérive dans l'abîme de l'inexistence.

Le déni des souvenirs enfouis au plus profond de mon subconscient et de mon corps.

Finalement, tout prenait un sens. Y avait-il une lumière au bout du tunnel ou était-ce le phare d'une locomotive qui fonçait sur moi? Je n'aurais jamais pu imaginer l'effet destructeur que pourraient avoir sur ma vie les souvenirs revenus. Ma vie en mille morceaux n'était rien à côté de la dévastation provoquée par les souvenirs. Ne restaient dans son sillage que les relations ayant signifié quelque chose pour moi. Comment reconstruire, à partir d'un être démantelé et de toutes ces parties éparses, quelque chose qui pourrait ressembler à un être humain complet? Des questions, rien que des questions.

Personne, personne ne peut vraiment comprendre les conséquences de pareils abus sur le moi fragile d'un enfant. Je sentais mon âme réduite à néant. J'aurais donné n'importe quoi pour que quelqu'un vienne, s'assoie près de moi et dise comprendre ma douleur, la souffrance d'un enfant brisé par un parent en qui il avait confiance et qui cherchait…. quoi? Je ne comprendrai jamais ce qui peut pousser un homme à violer son petit?fils de quatre ans. Je ne prétendrai jamais comprendre le raisonnement tordu qui a dû précéder et servir de justification à un tel acte. Je me sentais complètement détruit. J'étais anéanti. Mon enfance m'avait été volée.

À l'aide de cérémonies de la suerie et de services de counselling (que j'ai pu payer avec mes revenus de médecin), j'ai commencé à reconstruire ma vie. Plus tard, beaucoup plus tard, après avoir pu me reconstruire en partie, j'ai fait la connaissance d'hommes qui, comme moi, avaient été victimes d'abus sexuels. Nous avions des rencontres au cours desquelles nous nous apportions les uns et les autres un appui et un amour inconditionnel. Il y avait donc de la lumière au bout du tunnel. Il y avait une façon de transformer la douleur et la peine en quelque chose de beau. Les événements qui avaient complètement défini qui j'étais ne sont alors devenus que l'un des multiples aspects de ce que je suis. Le travail que j'ai fait m'a donné la capacité de comprendre véritablement la souffrance humaine et m'a permis d'accéder à une force intérieure que j'ignorais posséder.

Quand je regarde en arrière, je constate que ma guérison a été un voyage à la fois difficile et merveilleux. J'aurais aimé avoir accès à une organisation comme Le Projet pour hommes, ici à Ottawa, à un stade de ma guérison où j'aurais pu profiter pleinement de ses services. Au contraire, j'ai erré seul dans la jungle, et j'ai lutté pour essayer de comprendre ce qui était survenu et remettre ensemble les morceaux de ma vie. Je ne savais même pas qu'il existait des services de counselling pour les hommes qui ont été victimes d'abus sexuels.

J'ai été scandalisé de découvrir que les services d'aide aux victimes d'abus sexuels ne s'adressaient qu'aux femmes, alors que depuis des années, on sait qu'un homme sur six a vécu un abus sexuel. Pourquoi les organismes de financement gouvernementaux et les fournisseurs de services d'aide aux victimes ignorent-ils l'évidence en desservant seulement la moitié de la population? Pourquoi oublie-t-on les garçons et les hommes? Ce préjugé fondé sur le sexe existe encore de nos jours et il va à l'encontre des principes d'égalité et de justice que j'ai toujours crus chers à ce pays. Nous sommes en 2010. C'est injuste, terriblement injuste. Ouvrons les yeux et corrigeons cette situation.

Les deux poèmes qui suivent sont de moi. Ils parlent d'eux?mêmes.

Poison

Pas de meilleurs mots
Pour décrire ce qui gruge
mon âme
Qui noircit,
Qui rend malade,
Qui glace.

Va-t-en! Va-t en!

Mais je ne peux pas me sauver de moi-même.

Je te hais!
Tu n'es qu'un sale bâtard dégueulasse.

La guerre fait rage.

Mais au fond, c'est moi que je hais,
Moi qui suis dégueulasse.

Incapable de surmonter ce qui m'habite,
Je crache mon venin au dehors,
Et je détruis
Ce qui m'est le plus précieux.
Et pour un bref moment,
Ma souffrance s'allège,
Alors que je vois dans les yeux de ma partenaire

Tristesse infinie,
Désespoir,
Trahison,
Confusion.

Et je hurle à l'intérieur de moi.

Arrête! Je t'en prie, arrête!

Mais j'ignore même à qui je parle.

Périple

Je suis allé dans les endroits les plus effrayants,
Il y a de la paix dans le noir
Et dans la solitude
Et dans l'isolement

Qu'est-ce que la peur après tout,
Si ce n'est la peur d'être seul et vulnérable,
petit et sans défense?
Il y a de l'amour dans le noir,
Beau et fort et chaud.

Et dans le silence et la solitude
Du soi,
Au milieu,
Où tout ne fait qu'un,
Se trouvent la force de l'esprit,
Beauté, innocence, équilibre et simplicité.

Au-delà de la peur,
Il y a de la paix dans le noir,
Et je n'ai pas peur.

Je marche encore au bord du précipice,
Avec en bas la noirceur dense,
Sans avoir peur de tomber.
Capable de m'imaginer que je suis soulevé
Par une brise chaude.
Et de sentir le soleil qui brille sur mon corps,
Et le vent qui me porte plus haut.
Je glisse et me soulève.
Animé par mon propre pouvoir et ma force, et par ceux de l'univers,
Réunis et reliés.

Périple dans le bonheur infini.

Il y a de la paix dans le noir,
Et le silence est fort et chaud

Alors je monte,
Ancré dans la connaissance
Et la force
Et le silence du moi.

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