Le rôle d'une mère : Candace House

Depuis le meurtre de ma fille de treize ans, Candace, il y a de cela près de trente ans, je savais que j'avais un nouveau rôle à jouer; je n'étais tout simplement pas sûre de quel rôle il s'agissait.

Je suppose que j'aurais pu choisir n'importe quel rôle que je voulais, mais je souhaitais être une force positive.

Je savais que pour survivre au meurtre je devais construire quelque chose de positif à partir des ruines de ma vie et changer toutes mes émotions chaotiques et liées à la colère en quelque chose de positif, sinon je n'aurais pas survécu aussi longtemps. Mon mariage n'aurait pas duré. Mes amitiés se seraient éteintes et je ne serais pas présente pour mes autres enfants.

J'aurais préféré découvrir un rôle défini dès le début, mais, à cette époque, il y avait un accès restreint aux services. Les services d'aide aux victimes gérés par des services de police venaient juste d'être créés. Nous ne savions même pas que le stress post traumatique existait. Le seul rôle défini pour n'importe quel type de victime consistait à servir de témoin pour bâtir un dossier.

Mais j'ai appris que même si rien d'avait été défini, j'avais un rôle à jouer – un rôle important. En tant que mère d'une enfant assassinée, je bénéficiais d'une tribune pour prendre la parole; les gens respecteraient mon point de vue. J'avais de nouveaux intérêts et de nouvelles possibilités s'offraient à moi.

Je n'ai jamais consacré beaucoup d'efforts au mouvement des droits des victimes, car je préférais travailler avec des groupes de soutien composés d'autres personnes ayant été touchées par un meurtre.

Après des années à participer à des réunions avec des victimes et à pendre part à des discussions à l'échelle nationale, j'en suis arrivée à la conclusion que même si tous les changements ayant eu lieu au fil des années étaient positifs, il manquait quand même quelque chose. J'étais d'avis que nous avions besoin de locaux.

Lors d'une réunion, j'ai entendu que, d'après une recherche sur des visites à l'hôpital par des aumôniers, ceux qui restaient debout en parlant au patient n'étaient pas aussi efficaces que ceux qui s'assoyaient, même s'ils récitaient les mêmes prières et demeuraient pendant la même durée au chevet du patient. Le geste de s'asseoir auprès d'une personne est extrêmement important lorsqu'elle est vulnérable et malade.

C'était la clé. D'après moi, cette recherche pouvait être transposée directement dans les travaux des services d'aide aux victimes d'actes criminels. Nous n'avions aucun endroit pour nous asseoir ensemble.

Par change, j'avais joint les rangs d'un groupe au tout début de sa création. Nous nous réunissions dans une vieille église/maison située au centre ville. L'édifice était délabré, pas toujours propre, mais c'était notre domicile. À partir du moment où nous avons perdu cet endroit, je n'ai plus jamais été la même. J'avais besoin d'un refuge.

Après toutes ces années, le projet se concrétise. Nous sommes à mi chemin du processus de mise sur pied d'une telle maison près de la Cour au centre ville, où les familles peuvent échapper au procès et trouver du soutien auprès de personnes qui comprennent leur souffrance. Elles auront une maison.

Pour atteindre cet objectif, bon nombre de personnes ont eu leur rôle à jouer – même les délinquants.

En 1996, j'ai accepté de rencontrer de membres d'un groupe de soutien de condamnés à perpétuité au sein de la prison. Il y avait dix hommes dans la salle. Ils étaient très intrigués par moi, tout autant que je l'étais par eux. Je ne les ai pas épargnés – je leur ai dit comment leurs gestes avaient nui à autant de personnes. À ma surprise, ils étaient réceptifs. Ils ont répondu à mes questions honnêtement.

En fait, ils étaient si émus qu'ils ont créé le Candace Derksen Fund pour soutenir les services d'aide aux victimes. Ils ont organisé des activités au sein de l'institution pour recueillir des fonds et ils ont demandé à des groupes à l'extérieur de l'établissement d'appuyer leur cause. Ce geste était extrêmement touchant.

Ce fonds, chapeauté par la Winnipeg Foundation, s'est accru lentement. Il est demeuré inactif pendant des années, jusqu'à ce que l'homme qui a assassiné notre fille, M. Mark Grant, a été déclaré coupable 27 ans plus tard.

Après le procès, mon époux a redécouvert sa flamme créatrice et il a commencé à dessiner notre expérience dans les tribunaux. Pendant le procès de M. Grant, Cliff et moi enlevions souvent nos souliers afin de relaxer. Cette image de pieds nus est devenue un témoin de la réparation et de la guérison survenues après le procès; Cliff a donc dessiné mes pieds et en a donné des copies à nos amis pour les remercier de leur soutien pendant le procès.

Lorsque nous avons découvert que plusieurs d'entre eux avaient fait encadrer l'esquisse, nous nous sommes demandé si elle pouvait constituer une nouvelle source de revenus pour le fonds créé par les condamnés à perpétuité. D'autres victimes et amis se sont joints à nous dans le cadre d'une nouvelle activité de financement.

Nous avons tous eu la même idée – trouver une maison située au maximum à une distance de 20 minutes de marche de la Cour, où les victimes se sentiraient en sécurité; on l'a appelée Candace House.

Il s'agit d'un nouveau rôle que j'assume, pour contribuer à la mise sur pied de cette maison – c'est un rôle merveilleux.

Une si grande partie du système de justice est hors de notre contrôle et doit demeurer ainsi pour assurer l'équité des procédures. Cependant, cela ne signifie pas que nous pouvons continuer à laisser les victimes d'actes criminels en marge des réflexions après coup. Nous devons les aider à se retrouver.

En dessous de toute l'émotion et de toute la douleur, il y a une sagesse chez les gens qui ont été touchés par des actes criminels.

Jusqu'à ce que nous enfants soient en sécurité, nous ne pouvons pas seulement nous attendre à ce que le système de justice s'occupe de nous. Il ne peut pas le faire. Nous devons être concernés par cela. Au lieu de lutter contre le système, nous devons encourager le système, collaborer avec lui et l'aider, de même que chaque personne qui en fait partie, afin de créer une société sécuritaire et équitable.

Avant tout, nous devons faire face à notre perte, notre douleur et nos sentiments de trahison. Nous devons guérir – et, pour ce faire, nous avons besoin d'une maison où nous pouvons nous asseoir et pendre soin les uns des autres.

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